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Elvin Road – Fade to Dark (2017)

ER FtD cover

On the Rooooaaad agaaaiiinnn ! C’est reparti pour un tour, et pas n’importe lequel : avec Fade to Dark, son troisième EP, c’est carrément d’un tour de magie que nous gratifie l’entité Elvin Road. Après Intersections et Monsters (et le Sampler faisant office de transition et de teaser pour cette nouvelle offrande), Antoine Saison et ses brillants collègues sont de retour (non, pas pour nous jouer un mauvais tour, je ne vais pas exploiter le filon jusqu’à la fin de cette chronique) afin de nous proposer leur électro-rock cinématographique, étiquette réductrice tant la palette d’ingrédients et d’émotions est large mais qui possède le mérite de nous donner un point de départ. Cette review étant agrémentée des éclaircissements de « Monsieur Antoine », comme disait Lino dans un petit film de 1963, nous aurons l’occasion de revenir sur cette sempiternelle affaire d’étiquette(s). Sachez d’ores et déjà, amis graisseux, que le métal est loin d’être absent de cette orgie de sens, quoique le terme « orgie » sous-tend habituellement un certain laisser-aller (euphémisme) et que la musique qui vous bercera les oreilles ici est tout sauf laissée au hasard. Les salves et les nappes telluriques, déjà utilisées par le passé, occupent ici une place de choix, même si on rappelle que tout est toujours savamment orchestré et que les plans choisis le sont invariablement au seul profit du rendu général, et chacune d’entre elles éblouit l’auditeur, que l’on parle de composition, d’interprétation ou de son. Là encore, nous y reviendrons.
Let’s go. Le rêve éveillé commence.

ER FtD 2e visuel

Comme son nom l’indique, « Trailer » ouvre le bal pour nous présenter ce nouvel opus. Quelques secondes de féérie et on rentre dans le vif du sujet, de manière posée mais néanmoins entraînante, jusqu’à aller chercher la guitare qui va nous accompagner très régulièrement pour le reste du voyage, qui va jalonner notre parcours. On décèle des petites mélodies oniriques à la Röyksopp (« Eple » bien sûr), on s’installe bien dans le fauteuil, le casque vissé sur les oreilles (pas obligatoire mais conseillé) et on se met bien pour apprécier la suite. Qui porte le nom de « Glances Crossed » : morceau aérien appuyé par la six-cordes sur sa 2e partie, on pressent immédiatement l’aspect majestueux que va revêtir la musique du groupe. Avec « Chronos », cette première impression est confirmée et entérinée par l’intervention de Harbin, le maître chanteur, sans guitare pour l’instant. Place à « Riptide », la grosse pièce de ce 3e « long-métrage », avec « Beverly Hell Shopping », 6’22 au compteur chacun ! Autant dire qu’il se passe des choses. Nous reviendrons sur « BHS », mais pour « Riptide » c’est d’abord une boucle électro obsédante qui accueille l’auditeur, rapidement rejointe par des grattes incisives et même mordantes, à la suite de quoi une accalmie vient nous rappeler toute la dimension cinématographique d’Elvin Road, puis son sens de la « montée » dramatique (qui musicalement peut par exemple se décliner en montée typée rock progressif, post-rock ou plus foncièrement métal, comme ici). Les guitares sont alors partie prenante d’un épilogue grandiloquent au sein duquel d’autres boucles électro et le groove de la batterie ont également leur mot à dire. En un mot comme en cent, « Riptide » est une bombe (ce que l’on peut d’ailleurs deviner dès l’inquiétante intro). À cet égard, « Black Lotus » et son atmosphère de fumerie d’opium tombent à point nommé pour nous permettre de nous apaiser. Comme souvent chez ER, cette piste se distingue sensiblement de celle qui précède mais s’avère ô combien complémentaire avec elle de même qu’avec le reste de l’œuvre.

On retrouve avec plaisir Harbin pour « On The Shore » qui reprend les ingrédients des précédents morceaux (le piano de « Chronos », les guitares de « Riptide », si on veut schématiser) tout en insufflant sa propre atmosphère à FtD. Je n’avais pas encore utilisé un petit qualificatif dont j’ai du mal à me défaire quand le tempo se ralentit : « On The Shore » est une chanson globalement lancinante, secouée par moments par des envolées guitaristiques et des cavalcades de clavier, pendant lesquelles le vocaliste intervient pour magnifier ces parties métal prog.

Décidément, que ce soit sur le plan des figures de style musicales ou sur celui des émotions, on se dit qu’on est gâté. Une impression qui ne se démentira jamais jusque la conclusion. 50 minutes de haute voltige et/ou d’intense introspection.

Allez hop, un petit « Timelapser » pour reprendre nos esprits. 66 secondes de piano qui n’ont rien de satanique ni même de maléfique, ouf, on se calme un peu. Et on repart avec « Fakebook » sur une atmosphère new wave, ou plutôt « new wave orchestrale ». Stéphane n’est pas en reste et redébarque avec son matos pour électrifier l’ambiance (avec notamment, après l’accalmie qui sans être systématique se remarque souvent sur l’album, une petite partie « à la Ghost », qu’il s’agisse du riff ou du son de guitare). Le périple continue, on se demande ce qui nous attend au prochain virage.

Si vous êtes de ceux qui aiment leur musique de film aux petits oignons, tranquille, au coin du feu, « Rescue » vient vous sauver… Temporairement. Une balade envoûtante portée de bout en bout par Harbin. « Beverly Hell Shopping » est donc, comme dit précédemment, l’autre « grosse pièce » de FtD. Ou comment réhabiliter certaines sonorités eighties pour les intégrer et même les faire se fondre dans un cadre résolument contemporain. Quoique… On ne sait plus trop avec Elvin Road, l’une de ses grandes forces étant peut-être, au final, de mélanger les sons et les époques pour mieux obtenir un amalgame uniforme (sur le plan de la cohésion, pas des émotions provoquées), pour mieux aboutir à un résultat intemporel.

« Shadow Company », pénultième étape, nous emmène doucement mais sûrement vers le sas de sortie, en nous permettant néanmoins de prendre le temps de regarder par le hublot avant le retour à la réalité, de voir défiler nos souvenirs (de Fade to Dark) avant qu’ils ne se replongent dans l’obscurité. Retour à la réalité qui prend concrètement forme avec « White Plague », qui fait figure de conclusion « ouverte » : on sent cette réalité figée, tendue, prête à prendre d’autres formes, sous d’autres cieux, brillants ou menaçants. Une dernière piste qui semble vouloir éteindre certaines pensées pour mieux en faire naître d’autres, maintenir le héros (ou l’auditeur) en éveil. Cela a peut-être un rapport avec la notion de « groove crépusculaire » qui plane sur Fade to Dark… Un jour qui s’achève, une nuit qui porte conseil (malgré son côté sombre), qui vous amène à penser à la suite… Une conclusion toute subjective, mais pour ce qui est de l’idée de crépuscule, nous en reparlerons.

Passionné, amoureux du travail bien fait, perfectionniste, certains qualificatifs s’imposent quand vient l’heure de parler d’Antoine Saison (géniteur du groupe, crédité pour FtD des « keys, ambients » ainsi que du « casting » et plus généralement de la direction artistique et musicale en compagnie de Stéphane Houeix) et de son rapport à Elvin Road (et au cinéma). Néanmoins, une autre de ses qualités est de bien savoir s’entourer, et ce qui est vrai en général l’est encore plus sur Fade To Dark. Rendons ainsi hommage aux autres acteurs qui ont eu la brillante idée de participer à cette aventure et d’aider à mettre au monde ce superbe opus : Stéphane Houeix, donc, guitariste de son état, qui assure de fort belle manière son rôle, prépondérant ici (et qui s’est également chargé de la programmation) ; Aurélien Ouzoulias, drumming machine (Mörglbl, Satan Jokers, Chi Coltrane, Artsonic, Zuul FX ou encore… Bumblefoot –il a appris toutes les chansons du sieur Thal en deux jours pour le dépanner en tournée… Euh, comment dire…) débarquée pour poser sa patte de velours dans un gant de fer (ou l’inverse) sur les compos de FtD et la cerise sur le gâteau, le chanteur Harbin, nouvel arrivant lui aussi, qui, fort de ses origines (Kosovo), vient sublimer l’ensemble en apportant sa fraîcheur, son élégance et son émotion à l’univers d’Elvin Road. N’oublions pas non plus les personnes qui ont permis d’enregistrer ce disque… Ce serait fort malvenu, FtD étant aux antipodes d’une démo de punk moldave ; cette œuvre doit en effet autant à la force de ses compositions qu’à l’incroyable son qui aura permis de la magnifier. Mentionnons donc le travail de Guillaume André (Studio 85 Productions) au mix et celui de Pierrick Noël au mastering ; le premier s’étant déjà illustré avec Sidilarsen ou Kobayes, le second avec les géniaux Klone et les fabuleux Hypno5e, entre autres. Je vous invite d’ores et déjà à aller vous balader (le terme prend ici tout son sens, vu le décor visuel et auditif dont vous bénéficierez) sur le site du groupe pour en savoir plus sur le rôle de chacun, vous serez surpris par le sens du détail et de la métaphore de votre guide, raccord avec le monde onirique qui a été érigé…

Sens du détail, de la métaphore, de la précision pointue qui demande du temps pour être appréhendée, c’est tout cela et bien plus que l’on retrouve quand on vient à discuter avec Antoine, Calaisien d’origine que je peux donc rencontrer de manière régulière lors de ses retours aux sources. Grand amateur de références de tous bords, votre serviteur doit parfois baisser pavillon devant la profusion d’informations et l’expertise de son interlocuteur (désormais connu sous le nom de « L’Intarissable », c’est dire), ou en tous cas lui demander de s’appesantir un peu sur tel ou tel sujet pour m’apporter un peu de lumière. Pour rester dans le thème, nous pouvons déjà rebondir sur la notion de crépuscule, qui est au centre de Fade to Dark (dont le titre n’a rien à voir avec l’illustre chanson de Metallica, Elvin Road étant une entité résolument personnelle, même s’il n’est bien sûr pas interdit de chercher des clins d’oeil musicaux ou cinématographiques dans leur univers) et qui nous offre la possibilité de traiter de l’aspect visuel de l’album. Un aspect évidemment primordial, ce qui ne surprendra pas quiconque a déjà pénétré dans l’univers d’Elvin Road. Chez ce dernier, le visuel caractérise la musique. Celle de Fade to Dark ne se démarque pas, selon Antoine, de celle de ses prédécesseurs, mais reste dans la continuité. L’onirisme, le côté froid, élégant, noir sont mis en avant, définissant la texture d’une musique « toujours plus organique à chaque fois » ; la texture apportant beaucoup chez Elvin Road, qui apporte un soin tout particulier au choix du son pour chaque instrument, chaque sample et globalement pour tout ce qui viendra composer sa musique, qui est considérée « plus électro, plus indus » sur Fade to Dark. Un opus également jugé « plus méchant », « plus sombre », « plus lugubre » que ses grands frères, mais à la « fraîcheur plus importante » que pour ces derniers. Chaque morceau, même les plus cool, recèle d’une certaine tension. Sur le plan des étiquettes, FtD est également perçu comme « plus post-rock » que ses glorieux aînés.

On parle quand même d’un album qui a nécessité quatre ans et demi pour voir le jour. Une pièce comme « Riptide » (complètement par hasard, j’ai récemment découvert que c’était le nom d’une série télé des années 80, tiens, c’est bizarre) est née après l’élaboration de 80 (!) versions préalables. Inversement, deux pistes ont été crées juste avant l’enregistrement du skeud (« Trailer » et « Shadow Company ») mais elles s’avèrent « très importantes » car elles permettent d’ « équilibrer l’album ». Pour ce qui est du processus dans son ensemble, si toutes les compos bénéficient d’une « approche très cérébrale » sur le plan des harmonies, de la puissance ou de l’ordre des pistes, l’objectif était clairement d’être « plus organique ». Sans surprise, ce ne sont pas les idées et les structures de base qui ont demandé le plus de temps mais les arrangements. Les sessions d’enregistrement, elles, se sont déroulées très rapidement. Quant au son et à la production, dantesques, leur qualité découle du fait que les géniteurs de Fade to Dark « savent comment tout doit sonner », qu’ils ont pu travailler avec un studio doté d’une « technologie de pointe », que « l’addition de talents » (dont deux plus-values marquantes, l’une « confirmée » – Aurélien– et l’autre « en devenir » –Harbin) a grandement facilité les choses, que pour ce 3ème album l’expérience a porté ses fruits et que, détail non négligeable, « tout le monde s’est montré aussi exigeant qu'[Antoine] » (une gageure !)

Niveau promo, on espère voir Fade to Dark très rapidement évoqué dans les pages de magazines spécialisés musicaux (en particulier New Noise, qui se fait régulièrement le chantre de bandes originales novatrices, de compositeurs comme John Carpenter, l’une des références d’Elvin Road, ou encore de l’univers de Maître Patton sans qui la formation ne serait sûrement pas ce qu’elle est aujourd’hui) mais aussi relatifs « au cinéma, à la télé et aux jeux vidéos ». Pour ce qui est des labels, leur intérêt serait bien sûr le bienvenu mais est loin d’être une fin en soi ; en tous cas, le groupe ne cherche pas à « être sur un label pour dire d’être sur un label » et ne consentirait à travailler avec l’un d’entre eux que si l’entreprise s’annonçait pertinente. Enfin, en ce qui concerne les concerts, l’éventualité n’est pas à écarter mais il faudra trouver un moyen que les emplois du temps de chacun concordent, pas une sinécure.

ER visuel house

Bon. Récapitulons. Fade to Dark est une oeuvre impressionnante car tout y est parfaitement maîtrisé, l’auditeur percevant une profonde sensation de contrôle et constatant que tout semble couler de source, alors même que l’ensemble regorge de détails. Un potentiel de composition qui semble infini, du matériel de haute volée, une armada qui pourrait en mettre partout mais qui à aucun moment ne se met en avant pour trahir l’esprit, l’âme du disque, la voilà, la force d’Elvin Road, cet amalgame qui se forme à travers la volonté de tous de faire fusionner ses capacités et ses talents au profit d’un objectif ultime. Chacun a donné son maximum pour que l’album corresponde au mieux à la vision originelle qui en était faite. Résultat, ce joli petit monde sait exactement où il va et nous claque quelque chose d’unique. Le boulot a été fait, et plus que bien, il en reste désormais un autre à accomplir, mais pas forcément là où on l’attend : c’est en effet au public de répondre présent dorénavant… Et en masse. Allez quoi, merde… Ne passez pas à côté !

Syl Alba

Le site

Pour écouter et se procurer Fade to Dark, c’est sur Itunes, Amazon, ou Deezer.

La page Facebook du groupe (checkez notamment une vidéo d’Aurélien Ouzoulias, plus longue que celle proposée ci-dessus)

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